Les super-héros sont fatigués - Une réflexion drolatique sur la symbolique et le devenir des demi-dieux de notre enfance.
Il etait dans la salle de bains et ne portait qu'un boxer-short à 200 dollars. Sa peau était bronzée, ses abdominaux saillaient. » Non, il ne s'agit pas du nouveau roman de Bret Easton Ellis, ni du texte attendu de Frédéric Beigbeder, mais du livre le plus vitaminé et le plus gonflé de la rentrée littéraire de janvier : la Vie sexuelle des superhéros. Dans cet extrait, il s'agit du ténébreux Bruce Wayne, alias Batman, amoureux de sa plastique et de son ego, véritable tête à claques qui a cessé d'enfiler sa combinaison de latex et qui connaîtra un destin tragique. Destin qui aurait ravi l'Apollinaire des Onze Mille Verges.
Reprenons. Nous sommes dans ces Etats-Unis qui accordèrent l'exil politique à Clark Kent, la terre promise des comics, le noyau de la planète Marvel à qui nous devons Spider-Man, les Quatre Fantastiques et les X-Men... Enfants, nous nous sommes souvent demandé comment vivaient dans l'intimité ces super-héros. Devaient-ils repasser eux-mêmes leurs collants ? Comment faisaient-ils leurs courses ? Etaient-ils, en fait, imbuvables ? Finissaient-ils oui ou non par « conclure » ? Nous avons enfin la réponse grâce à Marco Mancassola qui dépiaute avec gourmandise jusqu'à l'os la psyché américaine. L'auteur montre ainsi, au passage, toute la vitalité du réalisme magique et comique italien qui a, depuis longtemps, ses lettres de noblesse, avec, notamment, Achille Campanile, Ottavio Cappellani ou Stefano Benni (a nos yeux, le meilleur).
Eh bien, l'idéologie « super-héroique » a pris un sérieux coup de vieux. Superman est un octogénaire tenant à peine debout sur sa canne qui a fondé une école de super-héros a Brooklyn. Fatigués et démodés, ses collègues sont devenus des colosses aux pieds d argile. A quoi servent-ils ? Au début du roman, Red « l'homme de caoutchouc, vieille gloire des histoires de super-héros du XX1 siècle », devenu un illustre scientifique, consultant à la Nasa, retrouve l'homme de pierre qui s'est retiré dans le Maine. Ils sont encore vivants mais plus pour longtemps, tous reçoivent une lettre de menace qui semble émaner d'un groupe de fanatiques décidé a les assassiner. Robin est retrouve égorgé dans Central Park. Pourquoi ? Un inspecteur de police, Dennis De Villa, dont s'éprendra Mystique, cherche à les protéger, son frère journaliste s'interroge sur l'affaire.
Nous ne sommes pas dans un roman policier et encore moins un roman gadget. Ce que l'on pouvait craindre. Une fois dépeinte la vie intime de ces icônes de la culture populaire, qu'allait-il rester de ce texte ? Or, Mancassola nous offre, comme il est souligné dans la quatrième de couverture, une réflexion sur l'Amérique post-11 septembre 2001, mais il va bien au-delà. A quoi servent, aujourd'hui, les héros ? Pourquoi notre époque est-elle incapable d'en créer ? Pourquoi est elle obligée de repuiser en permanence dans les vieux fonds Marvel pour ressusciter de vieilles gloires ? Les héros ne sont ils pas devenus des people comme les autres ? Au fond, quelle place peu revenir à Batman, coincé entre Mel Gibson et Vladimir Poutine ?
Tous les personnages sonnent juste, car c'est un roman jouissif, parfaitement réussi, qui dépasse ses caricatures (remercions le travail du traducteur Vincent Raynaud) et qui maintient son rythme sans jamais faiblir. C'est un texte superbement écrit avec des descriptions de New York étonnantes et détonantes. Pourtant, c est une variation sur notre époque désenchantée où l'espoir d'un monde meilleur n'est plus que vestige, où l'enfant est mis sur un piédestal, mais ou, précisément, il n'y a plus de place pour les rêves d'enfants : « Le mot "avenir" me fait penser à... » Je cherchai la comparaison qui convenait. « C'est ça : il me fait penser a un fruit exotique sans saveur. Une pulpe blanche privée de graines. Peut-être un fruit juteux. En partie empoisonné. Impossible de comprendre comment l'éplucher. » Un univers plus sordide mais aussi moins gothique que Gotham City, voué a la réalité, à la téléréalité, au fric, au cul. C est un roman tragique et drôle, mélancolique et joyeux, où tout est poussé à l'extrême pour le plaisir d'un lecteur doté de tous les super-pouvoirs. - Joseph Macé-Scaron







