LA FIN DES CHIMÈRES
Un livre qui a pour héros des personnages de comics et qui n'a rien de comique ; un roman noir (et romantique) qui ne dit pas son nom ; une fable politique sur l'Amérique contemporaine écrite par un Italien vivant à Londres... « La Vie sexuelle des super-héros », de Marco Mancassola, est un roman déroutant à plus d'un titre.
Pas besoin d'être un fan de BD et de cinéma fantastique américains du siècle dernier : l'écrivain distille suffisamment d'informations pour que le lecteur profane (re)situe rapidement les « anciennes gloires » menacées par un mystérieux groupe ou cerveau criminel. A l'aube du deuxième millénaire, toutes sont rangées des voitures. Batman soigne son « look » dans les salles de muscu, les magasins branchés de fringues et de cosmétiques. Mystique, la mutante ; et Namor, l'homme-poisson, se sont reconvertis dans le talk-show télévisé. D'autres ont opté pour une ligne de conduite plus digne : Mr. Fantastic, l'Homme élastique, gère une fondation scientifique et aide ponctuellement la Nasa. L'Homme de pierre s'est retiié à la campagne. Seul le patriarche Superman cultive encore son ancien jardin, en dirigeant une école de formation pour super-héros... sérieux.
Intrigue savante
C'est le sérieux qui justement caractérise le roman de Mancassola. Jamais délirant, il donne coips et âme à ses super-héros, soignant autant le premier degré que le second. Il suffit de quelques pages à peine pour croire dur comme fer à son histoire. Et pour se poser « sérieusement » la question, avec l'étonnant duo de détectives italo-américain, les frères De Villa (Dennis, le policier ; Bruce, le journaliste) : qui peut en vouloir à la vie de mythes tombés depuis belle lurette de leur piédestal ? L'assassinat de Robin, l'assistant et ex-amant de Batman, puis celui de l'homme-chauve-souris lui-même, ouvrent le ban des meurtres en série. Tissant savamment son intrigue, tel l'homme-araignée, l'écrivain italien raconte la fin, truffée de frasques erotiques et sentimentales, de Mr. Fantastic, de Batman et de Mystique... Sans oublier ses héros « secondaires » Dennis et Bruce, dontil évoque le passé douloureux. A tout seigneur tout honneur, il met en scène Superman dans l'épilogue.
Idoles de pacotille
Son portrait de New York et des Etats-Unis est à ce point saisissant, qu'on trouve tout naturel que Batman et compagnie se fonde dans le monde « glamour » des people. L'Amérique a renoncé à sauver la planète et a troqué ses héros contre des idoles de pacotille. C'est l' « american "no way" of life » qui domine, mélange de frivolité, de cynisme et de nihilisme. Il n'y a plus de rêve, seulement des shows minables à la télé et des livres salaces - comme « La Vie sexuelle des super-héros », écrit par le médecin des « stars ». Désespéré, Marco Mancassola ? Pas tout à fait. Dans ses dernières pages consacrées au vieux Superman, il laisse une porte ouverte à nos rêves de petits garçons - peut-être des justiciers plus humbles et plus subtils prendront-ils la relève... A moins que le super-pouvoir vital qui anime les hommes et les femmes de bonne volonté ne suffise à faire tourner rond un monde désormais sans « dieux ». - PHILIPPE CHEVILLEY







